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 L'habit ne fait pas le moine – R'kia Tchaïovsky

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MessageSujet: L'habit ne fait pas le moine – R'kia Tchaïovsky   Mar 13 Jan - 18:06

Entre mes mains, la missive est écrite en patte de mouche sur un tout petit bout de papier, si économique qu’il ne pourrait contenir une virgule de plus. Malgré cela, je suis étonné de la formalité de la démarche (le papier coûte tellement cher qu’en général les ordres sont donnés de vive voix par messagers). Ce tout petit morceau que je tourne et détourne entre mes doigts est la source de mon désarroi.

« Père Baştovoi, au regard de votre comportement récent vous êtes tenu de vous racheter devant le Dôme de l’impiété de votre conduite. Nous vous prions donc instamment de faire acte de bonne volonté en divulguant la parole du Dôme dans les quartiers les plus nécessiteux – de nombreuses âmes n’y ont pas encore reçu la lumière de la vérité – et nous vous suggérons d’œuvrer au plus tôt. Un rendez-vous sera organisé la semaine prochaine afin de faire le point sur les résultats de votre mission. Il est bien entendu que cette tâche conserve la priorité sur toute autre : il en va de votre réputation et de votre maintien dans l’Ordre. Cordialement, Monseigneur l’Évêque. »

Je sais depuis longtemps que viendrait le jour où on me reprocherait plus sérieusement mes « crimes ». Il semble que le nouvel évêque ne soit pas aussi tendre avec moi que l’était feu mon grand-père… Je serre les mâchoires, mais je ne laisse pas ma colère exploser. Je suis entièrement responsable, et j’étais parfaitement conscient des risques que je prenais lorsque j’ai commencé à agir avec légèreté. Il me faut assumer, à présent.

Évidemment, je n’aurais pas dû jouer avec cette jeune fille de bonne famille. C’était un trop gros poisson pour moi, il était certain que les problèmes allaient arriver dès l’instant où elle se serait rendue compte que je la trompais. Et je l’ai trompée quand même, avec l’espoir qu’elle se taise, soit par amour pour moi, soit par sens des convenances. J’ai peut-être sous-estimé son courage et la solidarité de la famille… Cette dernière, au lieu de la rejeter, l’a soutenue et a porté plainte contre moi pour détournement de mineure. L’Animus Vox n’a pas pu les ignorer et me voilà à devoir racheter ma conduite.

Je décide de commencer mon acte de charité dans le quartier le plus délabré du Dôme : le Shantytown. Puisqu’il me faut montrer patte blanche, autant ne pas faire les choses à moitié. Alors je descends la Leuce Street, saluant les passants qui me disent bonjour, jusqu’à atteindre le mur Heimdall. Les soldats qui y montent la garde me laissent passer sans discuter – qui oserait empêcher un prêtre d’aller voir les immigrés ? Ces choses-là sont d’ailleurs courantes, avec les missions d’évangélisation.

À peine le mur franchi, l’ambiance n’est plus la même : les maisons sont ratatinées, délabrées et fort sales. Je plisse le nez de dégoût en sentant les remontées des caniveaux et en voyant les saletés laissées au sol. Dôme, que je déteste la saleté ! Je ne me sens pas du tout dans mon élément ; et je ne suis pas le seul à le penser : les immigrés me dévisagent d’un air bovin. Je suis assez rare pour qu’on se donne la peine de regarder, mais pas assez pour qu’on prenne celle d’afficher une expression. L’Animus Vox envoie des prêtres descendre dans ce bas-fond de l’humanité au moins une fois par semaine – pour la cérémonie hebdomadaire et les conversions plus ou moins forcées. Nous sommes donc un spectacle intéressant, mais sans plus. D’autant que plusieurs d’entre eux refusent encore notre religion.

Ignorant ces hommes qui ressemblent à des bêtes, je me dirige vers Shantytown. Plus je m’en approche, plus il y a de tentes et moins il y a de constructions en dur. De la tôle par-ci, des morceaux de bois par-là… Ce quartier-là est un vrai dépotoir. Intérieurement, je râle : Pourquoi ne peuvent-ils pas prendre soin de leur habitat ? On dirait qu’ils s’efforcent de vivre dans la crasse !

Je m’installe non loin d’un groupe de personnes, me tourne vers la rue, inspire profondément malgré l’odeur. Ferme les yeux. Et puis me lance :

— Écoutez-moi, futurs citoyens du Dôme ! (Oui, c’est ça, me dis-je, commencer par une phrase d’accroche. Promets-leur la nationalité, promets-leur la lune !) Écoutez, car ce que je vais vous dire est la vérité !

Le groupe avait les yeux fixé sur moi. Quelques autres me dévisageaient au loin. Personne ne s’approche. Je persévère :

— Pour quelle raison êtes-vous ici ? Pourquoi trimez-vous toute la journée ? Pourquoi économisez-vous chaque indulgence durement gagnée ?

J’attends une réponse qui ne vient pas.

— Pour appartenir au Dôme ! Oui, dès aujourd'hui et sans même le savoir, vous poursuivez Son amour ! Vous avez besoin de Lui comme Il a besoin de vous. Vous seuls pouvez Le servir car vous seuls connaissez la valeur du Vrai Travail. C’est de vous dont le Dôme a besoin !

Quelques personnes s’approchent, intriguées. Sur vingt mètres, tout le monde a les yeux fixés sur moi. Je dois être le premier prêtre à leur parler de cette manière, en leur assurant qu’ils sont uniques et indispensables. Depuis le début, ils sont convaincus d’être de trop et de devoir faire leurs preuves pour être acceptés. Alors qu’au final, sans les immigrés pour faire tout le sale boulot, que serions-nous ?

Je poursuis mon discours, lui donnant une dimension plus religieuse. Ils sont de plus en plus nombreux autour de moi, mais si la grande majorité lève des yeux confiants et émerveillés vers moi, quelques-uns restent encore méfiants.
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MessageSujet: Re: L'habit ne fait pas le moine – R'kia Tchaïovsky   Mer 14 Jan - 16:12

Clothes don't make the man
Savatie Baştovoi & R'kia Tchaïovsky

   
   
   
Ceberus Hall était loin d'être le genre d'endroit que l'on visite par pure envie de passer le temps. L'ennui y avait élu domicile, entre taules froissées et ruelles encrassées. Je n'ai pas vécu ici, bien heureusement pour moi, pourtant j'y avais mes accès : un simple matricule tatoué dans votre cou vous ouvre les portes de cet enfer dans le dôme. Comment croire en l'Animus Vox lorsque l'on voit le revers de la médaille ? L'élite et l'Ordre ont besoin d'entretenir ce repaire insalubre et quelques uns de ses habitants pour asseoir leur suprématie. Ils se permettent de leur faire des promesses, de les utiliser - de les exploiter - comme bon leur semble. Et si les immigrés ne font pas ce qui leur est demandé ? Ils deviennent des parias vivant dans la peur d'être exilé ou pire, exécutés. Pour certains, l'ordre de priorité de ces sentences s'inversent. Je préférais mourir plutôt que de retourner dehors. Mais je n'avais plus de raisons de refuser la mission que le soit-disant Dôme me confiait. Protéger celui à qui je devais ma vie, celui pour qui je donnerais ma vie, ce n'était pas une mission que je pouvais refuser car elle était l'essence même de ma survie. Kepenovitch représentait tout pour moi. Bien qu'il m'arrivait de m'émanciper, tout me ramenait à lui. Mon combat pour l'égalité, mon engagement dans la fraternité pourpre, tout cela je lui devais indirectement. Je m'étais construite en tant que personne grâce à lui. Il était mon leitmotiv.

Pour le dôme, je n'étais qu'une immigrante, jugée trop instable malgré les années pour obtenir le rang de citoyen, pourtant trop inscrite en lui pour qu'il me jette sans raison. Pour la Crimson Brotherhood, j'étais un élément de choix. Le devoir ne me faisait pas peur. Mon courage, né de ma détermination à vouloir changer les choses, de mon inconscience et aussi de mon insensibilité face aux pensées des autres, à leurs gestes et à leurs dires, me rendait... intéressante. J'avais un certain poids dans l'organisation rebelle pour l'heure dénuée de hiérarchie. Il y avait, dans ce groupe, des High Ground, des religieux, des citoyens, des immigrés, de tout. Certains se battaient pour l'égalité, d'autres la liberté, des valeurs anciennes comme la démocratie, d'autres n'étaient que des âmes vindicatives qui ne cherchaient qu'à troubler l'ordre, détruire les piliers qui forment la société du dôme. Chacun avait ses raisons de se battre. Chacun avait sa vision des choses. Mais pour beaucoup, nos idées se retrouvaient dans un point : l'humanité. Abattre le contrôle qui pèse sur nos têtes. Pouvoir être libres de penser par nous-même, de faire ce qui nous semble juste. D'avoir un système propre, transparent et qu'il soit le même pour tous.

Écoutez-moi, futurs citoyens du Dôme ! Écoutez, car ce que je vais vous dire est la vérité ! Clama une voix près du groupe dans lequel je me trouvais. Certains d'entre nous étaient assis, d'autres debout. J'avais fait l'impasse sur mon long manteau habituel, tous mes vêtements noirs inexpressifs et dénués de personnalité - qui de ce fait, m'en donnait - pour de simples vêtements vieillis, raccommodés et usés afin de ne pas faire mouche dans ce quartier. Un passeur de l'extérieur, trois compagnons de la fraternité, des messages qui devaient passer l'épaisse couche de verre du dôme. Mais cette voix qui résonnait dans la rue ouverte. Cela capta notre attention et peu à peu, les discussions qui camouflaient notre rencontre se dissipaient autant que la notre. Pour quelle raison êtes-vous ici ? Pourquoi trimez-vous toute la journée ? Pourquoi économisez-vous chaque indulgence durement gagnée ? Un silence pesant qui réunis les âmes environnantes. J'observe la foule puis me lève, tentant de déceler le visage de cette voix qui me semble familière. Pour appartenir au Dôme ! Oui, dès aujourd'hui et sans même le savoir, vous poursuivez Son amour ! Vous avez besoin de Lui comme Il a besoin de vous. Vous seuls pouvez Le servir car vous seuls connaissez la valeur du Vrai Travail. C’est de vous dont le Dôme a besoin ! Baştovoi. Son nom me donne un nœud à l'estomac. Ce prêtre a la réputation plus noire que celle d'un juge à l'immigration.

Ses paroles m'insurgeaient. Pourtant, m'y opposer ouvertement pourrait m'en coûter... D'autant plus que beaucoup d'immigrés appréciaient cette valorisation qui pourtant sonnait plus faux qu'un instrument mal accordé. Depuis toujours les immigrés sont considérés comme des moins que rien, des saletés, un caillou dans la botte du dôme et aujourd'hui, voilà qu'on leur fait miroiter l'amour du dôme. Je ne peux faire descendre le prêtre de son piédestal de force bien que l'envie me démange, mais son intervention pourrait être détournée... Je m'avance un peu dans la foule dans laquelle je peux me fondre, dans laquelle seuls ceux qui me connaissent peuvent me différencier. Si le Dôme a besoin de nous, c'est seulement pour que les religieux et les dirigeants aient une raison d'être ; pour éviter que les citoyens ne prennent conscience qu'eux seuls ont le pouvoir. Peut-être que virer le prêtre aurait été une meilleure solution en soi, mais c'était là une occasion de tenter une prise de conscience générale ; Kepenovitch aurait tellement voulu être là, à ma place ! Il aurait sûrement mieux parlé aussi. Le High Ground promet des privilèges aux méritants pour inciter les plus dévoués des citoyens à persévérer et menace les moins fervents de tomber plus bas que terre. Dans tout ça, nous les immigrés, nous sommes juste là pour illustrer cette menace afin que le High Ground soit sûr que les citoyens fassent tout pour ne pas plonger dans la misère où nous nous trouvons ! Je regarde Savatie sans peur ni haine, froide mais sincère. Vous nourrissez d'espoir nos cœurs pour que nous restions dans notre coin que le High Ground se garde d'entretenir pour que même les plus mauvais des citoyens puissent nous pointer du doigt et se sentir supérieurs... Des voix s'élèvent dans la foule, partagés entre la bonne parole du prêtre et ma controverse. Il y en a plus qui me maudissent de gâcher leurs rêveries, mais je suis rapidement rejoint par mes camarades qui conservent néanmoins une certaine distance pour pas que nous nous affichions plus que je ne l'avais déjà fait.
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MessageSujet: Re: L'habit ne fait pas le moine – R'kia Tchaïovsky   Ven 16 Jan - 10:10

Je ne suis pas surpris en entendant quelqu'un me répondre avec agressivité. J’étais même en train de me dire qu’on me laissait décidément tout mon temps pour argumenter. Ce doit être la troisième fois que je me rends dans le Cerberus Hall, et à chaque fois, deux ou trois personnes étaient là pour contester mon autorité. Les immigrés sont moins cons que les autres : ils sont les seuls à se rendre compte qu’ils sont manipulés – probablement parce qu’ils n’ont pas grandi avec l’Animus Vox. C’est peut-être même pour ça qu’on les exploite et qu’on les isole : il ne faut pas que leurs idées atteignent les citoyens normaux.

Je cherche des yeux la personne qui m’a répondu, et je suis étonné de voir la jeune R’kia Tchaïovsky me regarder avec affront. Que fait-elle ici ? Elle a le droit de rentrer dans Cerberus ?? Mon regard tombe sur son code et je comprends. Elle doit tromper les gardes avec ça ; et son but ? Aider ses amis immigrés, certainement. Renverser cette dictature injuste qu’est notre société, brûler ce mensonge ignoble qu’est notre religion. Les personnes chevaleresques sont décidément très prévisibles…

Je la laisse finir ce qu’elle a à dire et j’écoute ses arguments. Évidemment, elle a raison. Nous avons besoin des immigrés. Pour deux raisons : ils sont taxés à notre profit ; et s’ils n’étaient pas là, même les High Grounds devraient récurer leurs chiottes. Je me retiens de rire en m’imaginant ces pourris-gâtés piquer des crises de nerf, balai-brosse à la main.

Quand mon interlocutrice a terminé, je réplique, acide :

— Oui, évidemment ! Bien sûr que nous n’aurions pas de raison d’être si vous n’étiez pas là, ce n’est un secret pour personne. Un dirigeant qui n’a plus personne à diriger n’est rien. Un très vieil auteur allemand* a posé cette dialectique si juste qu’on pourrait résumer en une question : « Qui est véritablement le plus libre, du maître ou de l’esclave ? » Cela rejoint ce que je dis : le Dôme a besoin de vous !

Mon regard balaye la foule, croise ses yeux stupéfaits, voit son immobilité, et ma voix se charge de colère.

— Quant aux privilèges qu’on vous propose, ils ne sont pas vains. Regardez cette jeune fille qui est si mal placée pour parler : n’a-t-elle pas un emploi de notre côté ? N’a-t-elle pas réussi à quitter Cerberus Hall ? Et avez-vous entendu parler de Bilàl Milošević ? C’est un immigré qui a réussi à atteindre les plus hautes sphères ! Allez donc dire que c’est impossible !

Autour de moi, les gens murmurent. J’adoucis le ton :

— C’est difficile, oui, et ces cas restent exceptionnels. Le plus souvent, monter de classe se fait sur plusieurs générations. C’est donc pour vos enfants que vous travaillez ! C’est pour leur assurer un avenir meilleur, c’est pour qu’ils puissent devenir citoyens du Dôme que vous devez œuvrer. Quant à l’attitude de ces citoyens…

J’écarte les bras, comme quelqu'un qui se livre.

— Ce n’est pas moi qui leur demande de vous pointer du doigt, bien au contraire. Je parle de vous dans mes sermons, je leur dit à quel point vous êtes essentiels pour la survie du Dôme**. Vous êtes un sang neuf, vous avez survécu à l’extérieur, vous êtes forts, vous êtes volontaires, et un jour, vous serez au même niveau qu’eux ! C’est la nature humaine que vous devez pointer du doigt – celle qui a besoin de se rassurer en rabaissant encore et encore ceux qui sont en-dessous d’eux. Savez-vous pourquoi ils agissent ainsi ? Car ils ont peur que vous preniez leur place !

Je cherche à croiser le regard de R’kia et je la fixe durement. La foule s'enflamme, pleine de fierté. Mais en même temps, elle est perdue car nous avons plus ou moins les mêmes arguments, et nous les utilisons chacun pour notre cause. La vérité est incertaine – en vérité, la vérité n’est que question de point de vue. Le gagnant sera celui qui saura être le plus charismatique.


*Hegel
**authentique Arrow ;D
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